Sylvain Tesson est un auteur français, prolifique et célèbre pour ses récits de voyage. Le 2 décembre 2012, jour anniversaire du sacre de Napoléon 1er (1804) et de la victoire d’Austerlitz (1805), il partit de Moscou en direction de Paris, en side-car, accompagné d’un géographe (Cédric Gras), d’un photographe (Thomas Goisque) et de deux amis russes (Vassily et Vitaly). Ce voyage express de treize jours rendait hommage aux « Grognards » de la Grande Armée durant la retraite de Russie de 1812.
Deux ans plus tard, début février 2015, il publiait Berezina aux éditions Guérin. Sur la couverture, l’auteur chevauche un vieux side-car soviétique Ural, pavoisé du drapeau du 1er Régiment de Chevau-Légers Lanciers de la Garde Impériale – régiment de cavalerie polonais créé en 1807 et couvert de gloire à la bataille de Somosierra et en Russie.
Mais aux interviews radio et télévision de l’époque, c’est un Tesson au visage encore marqué, lunettes noires ou cache-œil, qui se présente. Quelques mois plus tôt, dans la nuit du 20 au 21 août 2014 à Chamonix, après une soirée arrosée pour fêter la remise de son manuscrit, il chutait de dix mètres en escaladant la façade d’un chalet. Hospitalisé à Annecy, il est plongé dans un coma artificiel pendant dix jours, souffrant d’un traumatisme crânien, de vingt-six fractures, d’une paralysie faciale partielle et d’une surdité. Il s’était cru immortel.

Cet article vise à extraire et à confronter les jugements de Sylvain Tesson sur Napoléon 1er et le Premier Empire. Au fil des années, à force de voyager, d’observer, de réfléchir et d’écrire, il a acquis un vrai talent littéraire et une vraie expérience. Son opinion compte dans la sphère médiatique et peut influencer le grand public. Alors, voyons si ce qu’il dit est juste, sourcé… ou erroné. Entre hommage et diatribe, où se situe vraiment l’auteur ?
En 2012, il avait remarqué le quasi-silence des médias et des responsables politiques français sur le bicentenaire de la campagne de Russie. Côté russe, les héritiers Cosaques commémoraient leurs aïeux en traversant à cheval de Moscou à Paris. Pour Sylvain Tesson, il fallait faire quelque chose de la même veine : « saluer ces fantômes ». Alors, avant que n’arrive 2013, il dégaine un baroud d’honneur sur un cheval motorisé en partant de Moscou !
Le choix de décembre, avec des températures négatives et des chemins enneigés sur la première partie de parcours, lui a permis d’imaginer un peu l’épreuve des soldats. Il l’explique lui-même : “Il y avait quelque chose qui nous mettait dans une situation d’inconfort qui correspondait bien au salut que l’on voulait essayer de lancer à ces grognards”. C’est pourquoi je pense qu’il est profondément national, attaché à la France et à son Histoire. Je ne vois pas comment cela pourrait autrement. Chapeau !
De l’éloge
Sylvain Tesson fait l’éloge de Napoléon : “L’Empereur avait réussi à retranscrire dans les faits politiques, les idéaux d’égalité de la Révolution. On peut tout lui reprocher, on ne peut pas lui ôter ça.”
Oui, pendant la Révolution, la noblesse de l’Ancien Régime avait fui à l’étranger. Il ne restait que le peuple. Napoléon avait le don de motiver les plus désespérés. Pour lui, l’impossible devenait possible. Des fils d’aubergiste, de tonnelier, de palefrenier, de brasseur sont devenus maréchaux ou princes. Une citation de l’Empereur résume parfaitement cet état d’esprit : “Je veux que le fils d’un cultivateur puisse se dire, je serai un jour cardinal, maréchal de France ou ministre.”
Le destin de Napoléon attisait la curiosité de Sylvain Tesson. Il voulait comprendre ce qui avait poussé des centaines de milliers d’hommes à suivre cet Empereur partout sur le continent. Impressionné par ces soldats isolés qui, en plus du froid glacial, devaient résister aux « hourras » cosaques, il pose des questions essentielles : « Qu’est-ce que l’héroïsme aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’on a perdu dans cette société de confort ? » Ces interrogations l’obsèdent, et il avoue ne pas trouver de réponse claire.
Ce que la société française actuelle a perdu, selon moi, c’est le sens de l’honneur – cet honneur qui pousse à défendre un idéal ou un proche au péril même de sa vie. C’est précisément cet honneur, toujours inscrit dans la devise de nos armées, qui révèle le véritable héroïsme.
Sur quelle bibliographie s’est appuyé l’auteur pour son voyage ? Sylvain Tesson avait emmené avec lui les mémoires du sergent Bourgogne et du Grand Écuyer Armand de Caulaincourt.
Je lui aurais conseillé d’autres ouvrages, notamment ceux du général Gaspard Gourgaud ou les ordonnances. La littérature occupait une place immense à cette époque. Napoléon 1er voulait la populariser : pour lui, s’instruire, c’est se rendre libre. Il avait à cœur que tous ses soldats sachent lire et écrire. Beaucoup de vétérans ont ensuite rédigé leurs mémoires, souvent avec l’aide d’écrivains. Leur dernière volonté était de transmettre aux générations futures l’Histoire de cette épopée comparable à celle d’Alexandre le Grand : à la fois glorieuse et tragique. Ce XIXe siècle a d’ailleurs vu naître une génération d’écrivains exceptionnels tels que Chateaubriand, Victor Hugo, Balzac et Stendhal qui ont tous publié sur la période Premier Empire.
À la diatribe
Puis Sylvain Tesson dévoile son autre face et affirme sans détour : « Je ne suis pas du tout un nostalgique du Premier Empire ».
Au fil des interviews, il aime à marteler les mots horreur, boucherie et mort… : « horreur de la retraite de Russie ; la Bérézina au palmarès de l’Horreur ; que c’était sûrement la plus grande boucherie de l’Histoire militaire ; l’ensanglantement absolu de l’Europe ; les litres de sang versés ; la France mise à feu et à sang ; des dizaines de milliers de morts en quelques heures ».
Quelle ambiance !
Dans le « talk show » On n’est pas couché de Laurent Ruquier, il enchaîne avec des attaques frontales contre Napoléon 1er :
–« Un homme inspiré par la folie, une dinguerie, ça relève du cas psychiatrique »
–« Il a quelque chose d’instable, peut-être traversé de tourments, une tête qui nous amène à la démence »
–« Être nostalgique de l’Empire est quelque chose de très peu justifiable ; je ne sais pas s’il y a des nostalgiques de l’Empire »
–« La grandeur de l’Empire avait un prix, des millions de morts » (« Entre 3 et 7 millions de morts » renchérit Aymeric Caron).
Rendre à César
Revenons à ce titre : Bérézina ! Un nom qui, dans l’inconscient collectif, évoque immédiatement le désastre absolu, la retraite tragique, l’horreur du froid et de la noyade sur une rivière glacée. Pourtant, historiquement, la Bérézina est une victoire française. En remportant ce passage du 26 au 29 novembre 1812, Napoléon permit aux survivants de la Grande Armée de rejoindre la frontière, laissant l’armée russe sur l’autre rive, à plusieurs jours de marche. Sans ce succès défensif et logistique, la retraite aurait été une annihilation totale. En choisissant ce titre, on retiendra le symbole de la catastrophe plutôt que celui de la survie arrachée.
Sylvain Tesson fait vibrer l’imaginaire du voyageur et du lecteur. Il salue les « Grognards » avec le drapeau tricolore sur son side-car, et il pose des questions justes sur l’héroïsme perdu. Mais quand il parle de Napoléon, c’est pour le réduire à une folie destructrice. Alors que j’y vois le sens de l’Honneur, la fidélité, la loyauté, la promotion au mérite, des hommes qui n’ont jamais abandonné et qui ont progressé jusqu’au bout malgré les obstacles et le déluge.
Entre l’étendard qui flotte et diatribe qui cogne, l’ambiguïté reste entière.
Et entre ivresse et escalade, cher Sylvain, rendez à César ce qui est à César !

Image à la une : photo de Sylvain Tesson par Thomas Goisque
