Certains, dans une fièvre non dénuée de mercantilisme, avaient préparé le bicentenaire de la bataille de Waterloo, celle qui provoqua la chute de Napoléon et assura la prééminence de l’Angleterre. Cela faisait quinze ans qu’elle attendait ce moment, et pour parvenir à ses fins, elle n’avait pas lésiné sur les charges de la « cavalerie de Saint-Georges ».
À l’appui du propos, je reproduis ici une citation qui figurait dans mon livre sur la bataille de Waterloo. Un peu antérieure à la rupture de la paix d’Amiens par l’Angleterre en 1803, elle est du diplomate russe Vorontsov : « Son système [celui du gouvernement anglais] sera toujours d’anéantir la France comme son unique rivale, et de régner ensuite despotiquement sur l’univers entier. »
Il n’est pas inutile de méditer cette citation.
Waterloo Party
D’autres, y compris chez nous en France, se préparent, eux, à « fêter » – ils emploient ce vocable – avec une joie mauvaise ce triste événement. Personnellement, je ne m’imagine pas allant, le 18 juin, gambader sur ce terrain qui a vu chuter l’Empereur et tomber ses soldats.
Une défaite – je suis bien tenu d’employer ce mot – que l’on utilise depuis deux cents ans pour jeter l’opprobre sur Napoléon. Avec cette arrière-pensée : « il » l’a bien cherché.
On aurait pu imaginer qu’avec le temps cette hargne malsaine se fût apaisée. Que nenni ! Bien au contraire, elle s’échauffe, comme si la proximité de l’événement ravivait l’exécration.
Rendre hommage à Ligny
Alors, par contraste avec ces noubas déplacées – qui, sur place aura une pensée pour les hommes tombés ? – souvenons-nous que, deux jours avant la catastrophe, Napoléon et ses soldats infligèrent une défaite cuisante – une de plus – au plus haineux des ennemis de la France, cette « horrible crapule de Blücher », comme le surnomme l’écrivain Léon Bloy.
En effet, le 16 juin 1815, à Ligny, dans la province de Namur, l’armée prussienne subit un revers qui, s’il avait été bien exploité – mais je ne suis pas compétent pour juger – aurait dû conduire à l’écrasement de ces troupes auxquelles, deux jours plus tard, Wellington sera redevable de « sa » victoire.
En Belgique, il existe une belle association napoléonienne, Les Amis de Ligny. Présidée par le colonel Pierre Couvreur, elle s’est donnée pour devoir de commémorer avec ferveur La dernière victoire de Napoléon.
Pour ce faire, elle avait créé un fort beau musée dans un bâtiment témoin de la bataille, « le Centre Général Gérard ». De rares et très belles pièces, dont certaines provenaient des collections personnelles du célèbre commandant Henry Lachouque, conféraient à ce lieu qui a connu le carnage – le chef d’état-major de Blücher, Gneisenau, parle du « combat le plus acharné dont l’histoire ait fait mention » – une aura magique.
À quand la Saint-Blücher ?
Mais, là-bas aussi, il existe de surprenants mouvements de pensée, et en 2010, l’association fut brutalement chassée du bâtiment sans préavis, et se retrouva à la rue.
Il n’entre pas dans mes attributions de porter un jugement sur le fait lui-même, qui concerne un pays ami, mais étranger. En revanche, je ne puis que trouver révoltant l’esprit nouveau qui règne dans la commune, et qui penche en faveur des… Prussiens.
Je rappelle ici que Ben Weider, président-fondateur de la Société Napoléonienne Internationale de Montréal avait, avant son décès brutal le 17 octobre 2008, offert un monument pour honorer les soldats belges et français tombés dans les combats de 1815.
Et voici ce que l’on peut lire dans le rapport moral de l’exercice 2009 de l’association à propos de l’inauguration du monument en 2009 : « Le bourgmestre a remercié les initiateurs de cette manifestation. Le seul point sujet à controverse a été le laïus du président du Syndicat d’initiative, Philippe Leconte, qui a préféré ignorer complètement le sens historique de l’inauguration, les héros de la bataille et les initiateurs de la manifestation pour axer ses propos sur la mise en valeur des armées prussiennes et ses projets 2010 en la matière… »
Prononcés dans cette circonstance particulière, de tels propos constituaient pour moi une insulte aux victimes belges et françaises de la bataille, comme à la mémoire du donateur, Ben Weider. Mon opinion n’a pas varié.
Et dans ce même rapport moral, on peut prendre également connaissance de l’insolite (!) pèlerinage organisé par le Syndicat d’Initiative de Ligny au musée Blücher en Allemagne, pèlerinage qui a donné lieu – je cite le rapport – « à un hommage appuyé, avec dépôt de fleurs et discours, au plus féroce des adversaires des Grognards… »
La coalition moderne
On « enterre » Napoléon dans l’opinion publique, on l’insulte (voir le « chef-d’œuvre sur France2… »), on va festoyer sur le lieu de sa chute, la Fondation Napoléon remet ses prix dans l’hôtel de Charost, résidence de l’ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris (oui, cela me choque), alors que le quotidien conservateur anglais The Telegraph jette grossièrement l’anathème sur Napoléon, certains tressent des couronnes aux Prussiens dont les exactions en 1814 en Belgique, ont fait date (lire à ce sujet « Les Belges Racontent », éditions Jourdan)…
Peut-être suis-je dans l’erreur, peut-être ai-je l’esprit mal tourné ; je ne sais, mais tout ceci me semble malsain et fou. Alors, le 16 juin, je n’aurai garde d’oublier d’avoir une pensée pour l’Empereur, pour ses soldats, qui sont aussi les nôtres, et aussi pour les « résistants » des Amis de Ligny, qui, en dépit de l’adversité, continuent le combat pour perpétuer leur mémoire.
Image à la une : Trait de courage du commandant Darru, à la bataille de Ligny, huile sur toile, par François Émile de Lansac.

